Aller au contenu
ÉditionN°199Scores du jour
Les drapeaux de champions des Athletics flottent au-dessus de l'Oakland Coliseum plein, au crépuscule, lors de la dernière série du club à Oakland.
MagazineLong formatLejeudi 17 septembre 2026

Comment les franchises MLB ont changé la carte du baseball

Pourquoi les Dodgers ont-ils quitté Brooklyn et les Expos Montréal ? Stades, propriétaires, expansions : comment les franchises MLB ont redessiné la carte du baseball, jusqu'au départ des Athletics d'Oakland.

PhotoMLBÉditorial — MLBvia MLB.com

PhotoMLBÉditorial — MLBvia MLB.com

En octobre 1955, Brooklyn fête enfin le premier titre de ses Dodgers, arraché aux Yankees au terme d’une World Series en sept matchs. Trois saisons plus tard, la même équipe joue à Los Angeles, à près de quatre mille kilomètres de là. Ce départ, comme ceux des Expos de Montréal et des Athletics d’Oakland après eux, raconte l’histoire de villes qui perdent leur club sans qu’aucun résultat sportif ne l’ait décidé.

Pour la comprendre, il faut d’abord s’entendre sur un mot. Une franchise n’est pas un club au sens européen, mais le droit d’exploiter une équipe dans la ligue, accordé à un propriétaire ou à un groupe d’investisseurs. Dans cette ligue fermée, elle conserve sa place quels que soient ses résultats, et rien ne l’empêche de changer de ville, pourvu que les autres propriétaires y consentent. C’est pourquoi le titre de 1955 figure toujours au palmarès des Dodgers alors qu’il ne se joue plus un seul match de MLB à Brooklyn.

Brooklyn : un titre ne suffit pas à retenir une équipe

Les Dodgers ne quittent pas Brooklyn parce qu’ils ne gagnent plus : ils disputent encore la World Series en 1956. Ce qui préoccupe leur propriétaire Walter O’Malley, c’est Ebbets Field, une enceinte vieillissante et difficile à agrandir, presque sans parking à l’heure où une partie de son public est partie vivre en banlieue.

O’Malley veut donc bâtir un nouveau stade à Brooklyn, à proximité des transports, mais il ne peut réunir les terrains nécessaires sans le concours des pouvoirs publics. Or l’homme qui pèse sur tout l’aménagement de New York, Robert Moses, ne veut pas de ce projet et lui préfère un site dans le Queens, que le propriétaire refuse. Faute d’accord entre les deux hommes, la question du stade reste sans réponse.

C’est là que Los Angeles entre en scène, avec un terrain pour construire et un immense marché qu’aucune équipe de MLB n’occupe encore. Les recherches de la SABR sur ce bras de fer immobilier montrent que l’avenir des Dodgers se joue alors dans les négociations foncières bien plus que sur le terrain, où aucun résultat ne peut régler ni la question du stade ni celle des revenus à venir.

En 1958, les Dodgers s’installent donc à Los Angeles, et les Giants de New York partent en même temps pour San Francisco, car deux clubs sur la côte Ouest rendent le long voyage acceptable pour des adversaires qui peuvent y affronter les deux équipes. La Californie, qui ne connaissait jusque-là que les ligues mineures, accueille d’un coup la MLB, et la vieille rivalité new-yorkaise entre Dodgers et Giants devient californienne. À Brooklyn, il ne reste que le titre de 1955 et un stade que l’on démolira en 1960.

Avant les départs, seize équipes dans dix villes

Pour mesurer ce que 1958 a de brutal, il faut revenir à la carte d’avant. La Ligue nationale naît en 1876 avec huit clubs, parmi lesquels les ancêtres des Cubs de Chicago et des Braves d’Atlanta. Il faut attendre 1901 pour qu’une rivale durable, la Ligue américaine, s’impose face à elle et lui arrache un traité de paix en 1903. Chacune aligne alors huit équipes.

Pendant les cinquante saisons qui suivent, de 1903 à 1952, ces seize clubs ne bougent pas d’une ville : New York en compte trois, Boston, Philadelphie, Chicago et Saint-Louis deux chacune, et aucun ne joue plus à l’ouest que Saint-Louis. Tant que l’on voyage en train et que les grands marchés se concentrent dans le Nord-Est et le Midwest, cette géographie n’a aucune raison de changer.

Elle ne représente pourtant pas tout le baseball de haut niveau, puisque la ségrégation tient les joueurs noirs à l’écart des deux ligues. Ceux-ci évoluent notamment dans les Negro Leagues, dont la première ligue durable est fondée en 1920, et si Jackie Robinson brise la barrière chez les Dodgers en 1947, l’intégration des joueurs n’entraîne jamais celle de leurs anciens clubs.

Aucune des trente franchises actuelles ne descend donc de ces équipes. La MLB a fini par reconnaître sept Negro Leagues comme majeures en 2020, pour les saisons concernées entre 1920 et 1948, avant d’intégrer leurs statistiques disponibles aux records officiels en 2024 : leurs joueurs y figurent désormais, mais leurs clubs restent absents de la carte.

Dix déménagements en vingt ans

Le mouvement a d’ailleurs commencé avant les Dodgers. En 1953, les Braves, qui vivent à Boston dans l’ombre des Red Sox, s’installent à Milwaukee et dans son tout nouveau County Stadium, et leur affluence bondit de moins de 300 000 spectateurs en 1952 à plus de 1,8 million l’année suivante. Pour les autres propriétaires, la démonstration est difficile à ignorer : changer de marché peut transformer les recettes d’un club.

Les villes en pleine croissance veulent elles aussi leur équipe, et elles ont de quoi la séduire, un stade neuf et un public à conquérir, tandis que l’avion rend les distances beaucoup plus faciles à absorber qu’à l’époque du train. En trois ans, Boston, Saint-Louis et Philadelphie perdent chacune l’un de leurs deux clubs, au profit de Milwaukee, de Baltimore et de Kansas City.

Entre 1953 et 1972, on compte ainsi dix déménagements pour huit franchises, les Braves et les Athletics ayant changé deux fois de marché. Les dates du tableau correspondent à la première saison dans la nouvelle ville.

SaisonLa franchise quitteElle devient
1953Boston (Braves)Braves de Milwaukee
1954Saint-Louis (Browns)Orioles de Baltimore
1955Philadelphie (Athletics)Athletics de Kansas City
1958Brooklyn (Dodgers)Dodgers de Los Angeles
1958New York (Giants)Giants de San Francisco
1961Washington (Senators)Twins du Minnesota
1966Milwaukee (Braves)Braves d’Atlanta
1968Kansas City (Athletics)Athletics d’Oakland
1970Seattle (Pilots)Brewers de Milwaukee
1972Washington (Senators, deuxième version)Rangers du Texas

Milwaukee aura connu les deux côtés de l’histoire : elle gagne les Braves en 1953, les perd au profit d’Atlanta en 1966, puis récupère dès 1970 les Pilots de Seattle, rebaptisés Brewers. Obtenir une équipe ne garantit pas de la garder.

L’expansion, une autre façon de retrouver du baseball

Il existe une autre façon, pour une ville, d’obtenir une équipe : en recevoir une entièrement nouvelle. C’est l’expansion, par laquelle des investisseurs paient un droit d’entrée pour créer une franchise, avec l’accord des propriétaires en place. Là où un déménagement déplace un club existant, une expansion ajoute une place dans la ligue.

New York en offre l’illustration dès 1962 : après quatre saisons sans équipe de Ligue nationale, elle accueille les Mets, qui reprennent le bleu des Dodgers et l’orange des Giants mais repartent d’un palmarès vierge. La continuité passe par les couleurs et par le public, pas par les résultats des clubs partis.

Washington offre le piège inverse, puisque deux équipes différentes y ont porté le nom de Senators. Quand la première devient les Twins du Minnesota en 1961, une nouvelle franchise la remplace aussitôt sous le même nom, avant de partir à son tour au Texas en 1972 pour devenir les Rangers. Le même nom, dans la même ville, peut donc recouvrir deux histoires distinctes.

L’expansion permet enfin d’ouvrir des marchés qui n’avaient jamais accueilli de club de MLB, comme Montréal en 1969. Entre 1961 et 1998, quatorze franchises sont ainsi créées.

Première saisonNouvelles franchisesTotal en MLB
1961Angels de Los Angeles, Senators de Washington18
1962Mets de New York, Colt .45s de Houston20
1969Royals de Kansas City, Pilots de Seattle, Expos de Montréal, Padres de San Diego24
1977Mariners de Seattle, Blue Jays de Toronto26
1993Rockies du Colorado, Marlins de Floride28
1998Diamondbacks de l’Arizona, Devil Rays de Tampa Bay30

Le nombre d’équipes ne bouge plus après 1998, même lorsque certaines d’entre elles déménagent. Ce que ces créations ont changé à la compétition elle-même est raconté dans nos articles sur les 162 matchs et l’évolution des playoffs. Ici, leur effet le plus visible est géographique : elles étendent la MLB au Canada, au Sud et à l’Ouest des États-Unis.

Montréal : dix ans entre le rêve interrompu et le départ

Les Expos débutent en 1969 au petit parc Jarry, puis au Stade olympique à partir de 1977 : pour la première fois, la MLB s’installe hors des États-Unis, dans une ville où l’on suit le baseball en français comme en anglais. L’organisation forme au fil des saisons quelques-uns des grands joueurs de leur époque, de Gary Carter à Vladimir Guerrero en passant par Andre Dawson.

En août 1994, Montréal tient enfin une occasion de jouer le titre : les Expos affichent le meilleur bilan des majeures, 74 victoires pour 40 défaites, quand la grève des joueurs arrête la saison. Les playoffs et la World Series sont annulés, et personne ne saura jamais jusqu’où cette équipe aurait pu aller.

La franchise reste pourtant dix saisons de plus à Montréal, mais elle perd dès 1995 plusieurs de ses cadres, dont Larry Walker et Marquis Grissom, puis voit ses perspectives se réduire au fil des difficultés financières, de l’échec d’un projet de stade au centre-ville et des changements de propriétaires. L’histoire des Expos retracée par la SABR décrit cette lente dégradation jusqu’au rachat de la franchise par la MLB elle-même, en 2002.

La rupture avec Montréal commence d’ailleurs avant le changement de nom : en 2003 et 2004, une partie des matchs « à domicile » est délocalisée à San Juan, à Porto Rico, pour aller chercher de nouvelles recettes. Les Expos portent encore le nom de la ville, mais leur calendrier les a déjà éloignés de leur public.

En 2005, ils deviennent les Nationals de Washington. La capitale américaine retrouve une équipe après trente-trois saisons d’absence au moment même où Montréal en perd une après trente-six saisons de présence, et le même transfert répare ainsi un manque pour les uns en creusant un vide pour les autres.

Un nouveau nom ne crée pas un nouveau club

Toutes les anciennes appellations ne cachent pas un départ : à Houston, l’ouverture de l’Astrodome en 1965 accompagne le passage des Colt .45s aux Astros, après trois saisons sous l’ancien nom. Tampa Bay abandonne à son tour le « Devil » de ses Devil Rays en 2008 pour devenir les Rays, sans changer de ville pour autant.

À Cleveland, le passage des Indians aux Guardians pour la saison 2022 répond aux critiques sur la représentation des populations autochtones, mais les résultats et les titres antérieurs restent ceux de la même organisation. Le changement touche son identité publique, pas sa filiation sportive.

Les Angels montrent jusqu’où peut aller la recherche d’un territoire commercial. Los Angeles, California, Anaheim, puis Los Angeles Angels of Anaheim : leurs appellations successives s’adressent tantôt à une ville, tantôt à une région entière, et depuis 2016 le club a repris le nom de Los Angeles Angels tout en continuant de jouer à Anaheim. La ville revendiquée par le nom du club n’est donc pas toujours celle du stade.

Les Athletics, l’histoire qui continue ailleurs

Les Athletics ont poussé cette séparation entre le nom et le lieu encore plus loin, puisque leur nom officiel ne comporte aujourd’hui plus aucune ville. Fondés à Philadelphie en 1901, passés par Kansas City en 1955 puis par Oakland en 1968, ils ont quitté cette dernière après la saison 2024, faute d’accord pour y construire un nouveau stade.

Depuis 2025, ils ont pour base le Sutter Health Park, un stade de ligues mineures à West Sacramento, en Californie, en attendant une installation à Las Vegas toujours prévue pour 2028. Cette parenthèse ne crée aucune nouvelle franchise : la MLB compte toujours trente équipes, dont une joue provisoirement sans nom de ville.

Les Athletics emportent avec eux les titres remportés à Philadelphie et à Oakland, et c’est précisément ce qui distingue leur parcours de celui des Mets. Hériter du palmarès d’un club existant ou commencer le sien après le départ d’un autre ne produit pas la même histoire.

Pour un supporter, pourtant, la continuité se mesure autant aux matchs auxquels il peut assister, au trajet jusqu’au stade et aux gens avec qui il les regarde qu’à une liste de trophées. Une franchise peut conserver son nom et ses records tout en cessant d’être l’équipe du coin.

Éditionn°174

#comprendre#histoire#culture#mlb

Signaler un problème

Une erreur dans un article, un bug sur le site ? Dites-nous tout — c'est anonyme.

De quoi s'agit-il ?

Nous contacter

Une question, une remarque, une proposition ? On lit tout.

Votre adresse ne sert qu'à vous répondre. Aucune donnée n'est revendue.